MISSION SUR LA ROUTE DES AUTRES:
LA RENCONTRE ET LE DIALOGUE AVEC LES MUSULMANS.
L’Église, surtout à partir du Concile Vatican II, considère que le
dialogue avec les croyants des autres religions est une partie
constitutive de la Mission que lui a été confiée par le Christ. Cette
importance accordée au dialogue interreligieux ce n’est pas une nouvelle
stratégie missionnaire, ni une nouvelle forme de prosélytisme déguisé,
ni un instrument au service de la conversion de l’autre. Non, ce n’est
pas un changement stratégique mais un changement théologique né de la
conviction que le Royaume de Dieu a des frontières plus larges que celle
de l’Église et ses sacrements et que les diverses religions collaborent
dans la construction du Royaume de Dieu.
Mais le chemin du dialogue est une aventure spirituelle
exigeante. Il faut accepter un certain exode : marcher sur la route des
autres, où notre langage de foi, nos valeurs, notre vie spirituelle
n’est pas comprise ou est mal comprise, où tu n’est pas chez toi mais
chez les autres. Ce dialogue exige : équilibre personnel et enracinement
dans sa propre tradition religieuse ; ouverture d’esprit ; connaissance
de la foi de l’autre ; respect de nos différences et vérité dans nos
relations et même le droit au témoignage et à l’apostolat.
Survol Historique et
métamorphoses actuelles :
L’Islam dans l’extrême Nord du Cameroun fait partie de
l’héritage culturelle de certaines populations. Un héritage déjà ancien
de quelques siècles. De temps forts ont marqué l’islamisation de notre
région. Un temps fort où cet islam prendra son souffle de réforme
islamique dans la « guerre sainte » lancée par Ousmân Dan Fodio
(1754-1817) qui marquera l’islamisation de notre région et lui donnera
ses structures d’organisation (les lamidats). C’était la aspiration
(combien actuelle) à un état fondé sur la shari’a et le recours à la
« guerre sainte » comme moyen de prise du pouvoir politique et de
réforme islamique.
Un autre temps fort fut la diffusion des « confréries », surtout la
Qadiriyya, La Tijaniyya et la Mahdiyya, qui ont joué dans le passé, et
certaines comme la Tijaniyya jouent encore un rôle important dans
l’islamisation en profondeur du peuple. Elles ont le mérite d’avoir mis
à la portée de tous, les pratiques spirituelles des grands courants
soufi de l’Islam.
À l’époque coloniale, malgré
les résistances de la communauté musulmane à l’emprise de
l’administration, celle-ci a souvent favorisé l’Islam en se servant des
structures musulmanes comme intermédiaires et même en créant de nouveaux
lamidats peuls. Mais l’administration coloniale s’est efforcée de
soutenir un Islam de type traditionnel, d’empêcher l’arabisation et
d’isoler l’Islam local des, influences extérieures, jugées
pernicieuses.
Après l’indépendance, le
gouvernement du Président Ahmadou Ahidjo (1960-1982) visa, tout en
contrôlant de près les différents courants religieux, à islamiser et à
unifier autour de l’islam les populations du nord face au sud
christianisé. Mais il ouvra les premières écoles franco-arabes, crea
l’Association Culturelle Islamique du Cameroun qui embaucha les premiers
étudiants formés dans la péninsule arabe apportant ce vent de « réforme
islamique » véhiculé par les courants wahhâbites et de la da’wa (l’appel
à l’Islam).
Avec l’accession su pouvoir du
Président Paul Biya, l’administration du nord, tenue jusque là presque
exclusivement par des musulmans, est devenue de plus en plus laïque. Les
musulmans ont eu le sentiment de se voir déposséder du pouvoir. On
assiste depuis lors à un retour en force de l’Islam et à un réveil (un
nouveau temps de réforme ?) qui témoignerait d’une sorte de compensation
à ce recul sur le plan politique.
Ce survol rapide nous confirme
que nous vivons actuellement une métamorphose dans la communauté
musulmane du Nord-Cameroun : le passage d’un Islam traditionnel et
confrérique, à un Islam réformiste et militant où le courant wahhabite
et de la da’wa prennent la représentativité de la communauté musulmane
de notre région. Quelques facteurs ont préparé cette métamorphose :
-
La réinterprétation des
modèles islamiques du passé, surtout le modèle de réforme sociale et
islamique lancée par Ousmân Dan Fodio dont on a vu l’influence.
-
Le rétablissement des
liens avec le monde arabe à partir des années 1970, qui constitua un
tournant dans l’évolution de l’Islam au Cameroun.
-
L’influence permanente de
l’Islam voisin du Nigéria.
-
Le travail actif, depuis
près de trente ans, du courant wahhâbite appuyé par l’Arabie
Séoudite et de la da’wa islamique pour rénover, purifier et
contrôler l’Islam dans la région.
Tout cela se traduit
aujourd’hui par une pratique religieuse grandissante, par la
construction des mosquées avec équipement moderne de sonorisation, par
la réorganisation et la rénovation de l’enseignement islamique, par le
recours aux moyens de communication sociale (presse, radio,TV), par la
multiplication des œuvres sociales ou d’assistance médicale.
Volonté de reforme et
même arabisation ne veulent pas encore dire islamisme, mais où est la
frontière ? Le réformisme devient islamisme dès qu’il adopte un projet
précis de société islamique en exclusion de tout autre. Pour le moment
le courant wahhabite ici dans la région cherche davantage le contrôle
des mosquées, des madrasa, mais jusqu’à quand ? Nous savons que dans
l’essence de la wahhâbiyya se trouve la création d’un état islamique
régi par la shari’a.
Quelques aspects de la
rencontre et du dialogue islamo-chrétien au Nord-Cameroun :
Les métamorphoses évoquées plus haut, ne peuvent qu’avoir des
effets négatifs sur l’équilibre déjà fragile des rapports entre
musulmans et chrétiens dans la région. Quelles sont ces réalités qui
rendent difficile la rencontre et le dialogue ?
Une première difficulté provient des défiances, des insultes
et des injustices provoquées par les musulmans envers les autres
(passées et présentes) : il y a l’agressivité, même parfois de la haine.
Ces faits sont enracinés dans la mémoire collective et rendent difficile
la rencontre sereine des musulmans. Historiquement, l’Islam n’a-t-il pas
pénétré le Nord Cameroun par une conquête violente ?
Dans la vie sociale et familiale, nombreuses sont les
pressions exercées. Des musulmans refusent de manger en compagnie de non
musulmans, ou de manger la viande d’un animal égorgé par un chrétien. En
ce qui concerne les mariages mixtes, les musulmans épousent les filles
chrétiennes, mais refusent que leurs filles épousent des chrétiens. Pour
ce qui est de l’emploi, il y a encore des pressions exercées pour que
les non musulmans s’islamisent. Certains élèves qui logent en ville chez
des tuteurs musulmans, subissent aussi des pressions en vue de
s’islamiser. Que de tracasseries et de blocages pour avoir les titres
fonciers de certaines paroisses ou certaines chapelles des communautés
de base ! Tous ces faits de la vie quotidienne montrent que la
convivialité entre musulmans et chrétiens est bel et bien menacée.
Parlons aussi des lieux et types de rencontre entre chrétiens
et musulmans. Un premier lieu est celui de la vie quotidienne. Les gens
débattent des questions religieuses dans les bureaux, dans les
quartiers, au marché…Il y a échange et entraide quant aux multiples
besoins de la vie quotidienne. C’est dans ce « vivre ensemble » que
musulmans et chrétiens se prêtent parfois main forte pour lutter contre
une épidémie, pour creuser un puits ou pour construire une école.
Ce « dialogue de la vie » se réalise encore à l’école,
publique ou privée, où jeunes chrétiens et musulmans se rencontrent
chaque jour, étudient ensemble et nouent des amitiés (dans notre école
privée de la paroisse sur 900 élèves il y a 600 musulmans).
La rencontre se vit aussi dans le domaines de la santé et de
la promotion humaine (agriculture, animation féminine, lutte contre le
Sida…) En de nombreuses paroisses il y a des « passerelles » pour
favoriser cette rencontre : bibliothèques, centres de formation féminine
(couture, broderie, économie domestique, petit élevage…).
Un autre lieu de cette rencontre, plus structuré et officiel
a vu le jour à partir de l’an 2000 avec la création par la Conférence
Episcopale du Cameroun d’une commission pour le dialogue interreligieux.
Cette commission a organisé à Maroua, en Décembre 2001 un colloque
interreligieux, auquel les autorités musulmanes se sont excusés
puisqu’il a eu lieu pendant le mois du jeûne de Ramadan. A l’initiative
de l’Église Catholique, le 15 Novembre 2006 a été crée l’ACADIR
(Association Camerounaise pour le dialogue interreligieux) dont le but
est d’être une plate-forme de rencontre et de dialogue entre les
religions d’une part, entre les religions et l’Etat d’autre part, en vue
de promouvoir la paix, le respect mutuel et le progrès social du
Cameroun. L’ACADIR se présente par ailleurs comme un organe de
consultation pour tout ce qui concerne les aspects religieux et éthique
de la vie nationale. Il est à regretter que les ‘ulama et les grands
imams du Nord soient encore absents de cette association.
Même si l’Islam traditionnel et confrérique reste important
dans notre région, apparaît clairement la montée en force des courants
de réforme islamiste qui sont en train de prendre la direction et la
représentativité de la communauté musulmane au Nord-Cameroun. Si notre
analyse est pertinente, la réinterprétation des modèles du passé, unie à
l’influence de l’Islam Nigérian et à l’influence wahhabite et de la
Da‘wa peuvent conduire l’Islam de notre région vers une forme
d’islamisme. Où nous mènera ce vent de réforme? Quelles passerelles
tisser avec ces courants islamiques? Comment tout en éloignant un regard
alarmiste, saurons-nous accueillir à la fois et les dimensions positives
qui portent ces courants islamiques (recherche d’une pureté dans leur
pratique religieuse, témoignage de leur foi, militantisme, ouverture aux
problèmes actuels,...) et aussi les tensions qui sans doute s’en
suivront? La réponse à ces questions est notre chantier d’aujourd’hui et
de demain.
Au Nord Cameroun, il existe donc de nombreuses chances de
dialogue, d’autant plus que le réformisme wahhâbite n’y est pas encore
synonyme d’islamisme radical. Ni le Christianisme ni l’Islam ne s’y
présente sous une forme monolithique. Chrétiens et musulmans n’ont-ils
pas à s’entraider pour prendre une juste mesure des exigences de la
modernité et y répondre en cohérence avec leur foi, tout en tenant
compte des autres ? L’avenir dira ce qu’il en est de leur réponse à
cette question.
Père Juan Antonio Ayanz CSSp
Paroisse de Doualare. Maroua. Novembre 2008
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